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Modèles de sociabilités du 18ème au 21ème siècle : de Vanity Fair à Gossip Girl

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Before Waterloo, Henry Nelson O’Neil (1868) : cover of Vanity Fair

A la vue d’une comparaison entre un grand classique de la littérature britannique tel que Vanity Fair de William Makepeace Thackeray et une fiction issue du petit écran et peut-être considérée comme une série de basse qualité par certains, comme Gossip Girl (basée sur la série littéraire de Cecily Von Segiesar), il est probable que cet article ne soit pas pris au sérieux.

Pourtant, plusieurs points rassemblent étonnament ces deux oeuvres. Elles nous présentent, en effet, des sociétés mondaines où le statut social prime avant tout, où la décadence et les excés de la haute société se confrontent à la simplicité et à l’envie d’une classe inférieure, où l’endroit d’où vous venez détermine le dénouement de votre vie.

copie-de-gossip-girl-1D’abord, qu’est-ce qu’un modèle de sociabilité ? Ce terme peut paraître un peu flou et il est assez difficile d’en donner une définition exhaustive. En 1775, le mot « sociabilité » désignait « une attitude à vivre en société » ou « l’aptitude d’un être à bien se comporter avec ses semblables ». La relation à autrui est, dès lors, mise en exergue. Néanmoins, le mot modèle suggère qu’il puisse exister des codes ou des règles qui dictent les interactions sociales, qui ici se conjuguent souvent avec plaisir. La sociabilité, en général, comporte deux dimensions : la sphère privée – familiale notamment, mais aussi amoureuse – ainsi que la sphère publique où sont exprimées les opinions publiques. Toujours au 18ème siècle, époque où émerge un « modèle » de sociabilité, des espaces étaient dédiés à ces interactions : lieux d’échanges culturels et de partage, ils réunissaient souvent des intellectuels parfois, voire toujours, bourgeois. Les Coffee Houses forment par exemple les premiers cercles et réseaux sociaux. Puis, les Conduct Rules ou Traités de Civilité indiquaient les attitudes à adopter face à une situation donnée. La sociabilité devient donc codifiée (Le Bro Code / Pote Code de Barney Stinson dans la série How I Met Your Mother constitue un cas détourné de cette forme de modèle de sociabilité, transposé au 21ème siècle. Peut-être aurait-il apprécier vivre à l’époque de la Régence en Angleterre ?).

        Des intrigues et des contextes similaires ?

      Dans Vanity Fair (A Novel Without a Hero) (1847) de William Makepeace Thackeray, la jeune Rebecca, fille d’un pauvre peintre sans nom, tente de se faire une place dans la haute société bourgeoise en essayant d’attirer Joseph Sedley, le frère de sa meilleure amie Amelia, dans ses filets. Manipulatrice, mesquine et odieuse, Rebecca a tout de l’anti-héroïne. Fille libertine, trompeuse et infidèle, elle est prête à tout pour achever sa quête.

      Ce mouvement de quête hante tout particulièrement le roman en ce qu’on y suit la progression d’une jeune fille de la masse populaire dans son ascencion sociale à travers son imposture dans la société mondaine. N’oublions pas que la diégèse de Vanity Fair se déroule au moment de la guerre de Waterloo, au tout début du 19ème siècle, l’époque où la sociabilité prend un nouveau visage. Développement des représentations visuelles, théâtre et mimétique sont d’ailleurs des thèmes que l’on retrouve dans ce roman et qui construisent le monde aristocrate comme un monde de jeu, d’hypocrisie et de masquarade.

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Vanity Fair, le film

Ce qui nous permet de lier Vanity Fair à… la série Gossip Girl. La série Gossip Girl (2007-2012) produite par Josh Schwartz et Stephanie Savage, est diffusée à une époque contemporaine où l’on observe aisément la montée des nouvelles technologies et techniques de communication : les réseaux sociaux, cette fois virtuels, l’obsession grandissante pour internet, cette fois les potins ne circulent plus par le biais d’échanges épistolaires ou de rencontres dans des salons, mais par téléphone et autour d’un verre de mojito dans la boîte de nuit la plus branchée de l’Upper East Side. Tout comme Vanity Fair, Gossip Girl se concentre sur la jeunesse dorée et sur ceux qui aimeraient en faire partie.

      Des (anti)-héros en quête de gloire

      Le mouvement de quête initiatique et de quête identitaire se repère dans les deux oeuvres en réalité. Dans Gossip Girl, le personnage de Dan Humphrey (accompagné de sa soeur Jenny) tente de grimper l’échelle sociale au fur et à mesure des saisons. Au début, il cherche simplement à devenir ami avec l’élite New Yorkaise et tombe d’ailleurs éperdument amoureux de la fille la plus convoitée, Serena Van Der Woodsen.

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Dan Humphrey, Gossip Girl

  Bien entendu, les choses ne sont pas aussi simples. Rebecca Sharp et Dan Humphrey finissent tous les deux par user des mêmes stratagèmes que les membres de la haute société afin de parvenir à leur but ultime : la gloire et la reconnaissance d’une quelconque égalité sociale. Mais à quel prix ? La différence est que contrairement à Rebecca, qui, elle, semble pleinement consciente de cela et l’assume, Dan Humphrey se pose d’abord comme un jeune homme naïf, du moins du point de vue du spectateur. Lorsque ce dernier publie son roman Inside, sur la jeunesse dorée et ses incroyables aventures, il se fait détester par tout son entourage. L’écriture devient pour lui la clé du dénouement, ce qui lui permet d’ouvrir les portes de la célébrité. A dire vrai, Dan Humphrey se rapproche de l’auteur de Vanity Fair, William Thackeray, en ce que lui aussi a écrit Vanity Fair comme une satire sociale de son époque et s’est inspiré de personnes réelles. Tout comme Dan Humphrey, Thackeray critiquait de manière virulente cette société élitiste et intellectuelle fermée aux classes sociales inférieures, mais lui aussi s’est finalement bien plu au sein de ce cercle social où il a trouvé le succès. Pas si éloignés que ça !

Entre mensonges et jeux

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Screenshot du film Vanity Fair, à droite Becky Sharp, incarnée par Reese Witherspoon

      Dans les deux oeuvres, l’hypocrisie est notable. La sociabilité se définissant par un modèle de bonne conduite dans la sphère publique, celle-ci se détourne de son chemin une fois dans la sphère privée. Les modèles visent à faire adopter aux membres d’une société des codes de bonne conduite ce qui mène inexorablement à l’hypocrisie et aux mensonges incessants, puisque dans le domaine publique, les jalousies et autres rancoeurs doivent s’oublier au profit de la bienséance.

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Ilustration de Vanity Fair

Le jeu semble être le moteur de la sociabilité dans Vanity Fair. Les personnages se prêtent volontiers à jouer au théâtre dans les salons, et à travers le jeu, peut-être peuvent-ils faire passer des messages implicites que le modèle de sociabilité ne leur autoriserait pas autrement ? Gossip Girl offre un florilège d’instances du jeu : bals masqués, cluedo version grandeur nature, jeu de ragots.

Adapter la sociabilité : de la masquarade aux potins

    spotted  La sphère publique diffère de la sphère privée dans la mesure où la dernière renvoie directement à l’intime. Mais les rapports observés dans ces deux sphères sont totalement réadaptés dans Gossip Girl : la sociabilité aujourd’hui n’est pas la même qu’aux 18ème et 19ème siècles. Néanmoins, les techniques ont beau changer, les stratagèmes et les moyens de faire circuler les ragots demeurent identiques : les racontages au sein de la gente féminine, les écrits (de la lettre au sms / tweet / blog post) ou tout simplement les plans et les manipulations pour entraîner la chute d’un ennemi social par exemple. Le prisme du blog dans Gossip Girl permet de rendre publique ce qui ressort du privé.

          Le plaisir

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The Masquerade Ball (Gossip Girl, Saison 1)

      La notion de plaisir se lie automatiquement à celle de sociabilité, du moins à son apparition à la fin du 18ème siècle. Les élites de la bourgeoisie et de l’aristocratie se rejoignaient fréquemment dans de grandes salles de réception et des salons pour des bals, de l’ordre du publique, où les murmures et les regards en coins font apparaître la dimension privée. Le bal et les belles tenues d’apparât sont omniprésents dans Vanity Fair, fait encore plus notable dans l’adaptation cinématographique du roman (Vanity Fair, Mira Nair, 2004) où l’accent est mis sur les couleurs voyantes, le luxe, la nourriture comme vecteur social et les masques.

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Summer Kind of Wonderful (Gossip Girl, Saison 2)

L’importance de l’apparence physique, déjà prégnant à l’époque de Vanity Fair, trouve un écho à l’époque moderne de Gossip Girl : les personnages se jugent sans cesse par les tenues qu’ils portent (oui, l’habit fait bel et bien le moine dans le monde cruel de l’Upper East Side).

      Le bal est aussi l’événement incontournable pour apprendre tous les potins et pour manipuler les cibles convoitées : le masque et le jeu en sont symptomatiques. Les réceptions, les soirées de gala pour des oeuvres caritatives, les anniversaires ou même les fêtes traditionnelles sont les moments propices à l’éclatement de la vérité et au jeu du chat et de la souris, dans Gossip Girl (l’épisode de Thanksgiving de la saison 1 en est très révélateur).

               Les rapports sociaux

     L’image des domestiques retrouve un écho dans la fiction contemporaine. Dorota, servante de Blair Waldorf dans Gossip Girl, entretient cependant un lien plus fort que celui de domestique à maîtres avec Blair et sa famille. Cependant l’image connue du niveau inférieur demeure : Dorota reste en bas, les Waldorf en haut.

Les nombreuses scènes où Blair monte les escaliers pour s’éloigner de Dorota tandis que Ex-husbands and Wivescelle-ci reste en bas nous rappellent d’ailleurs la domination de la bourgeoisie sur la classe moyenne ou pauvre, un motif que l’on trouve également dans l’adaptation des Liaisons Dangereuses de Laclos au cinéma (notamment dans la scène où la marquise de Merteuil se trouve en haut des escaliers). Au contraire, lorsque Blair descend les escalier, celle-ci est filmée au même niveau que Dorota, et ceci est généralement suivi d’un rapprochement entre les deux femmes (confession de Blair, conseil de Dorota qui la considère comme une petite soeur).

      Petty in Pink      L’ironie : l’arme fatale

      Les deux oeuvres littéraires, Vanity Fair et Gossip Girl ont cela de commun qu’elles présentent une forte dimension ironique voire satirique qui vise à fournir un autre regard critique sur leurs sociétés contemporaines. Le sarcasme et l’ironie deviennent l’arme de destruction/séduction de Dan Humphrey mais également de Chuck Bass dans la série Gossip Girl faisant entrer en jeu le schème du double et de la dualité dans ce genre de fiction.

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Becky ne console pas la pauvre Amelia

Un schème qui se retrouve dans Vanity Fair : Rebecca et Amelia proposent ainsi deux visions du bien et du mal, où les frontières sont très claires à vrai dire.

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Chuck Bass & Dan Humphrey, la voix du mal ?

Tandis que les rapports et les ressemblances entre Chuck Bass et Dan Humphrey nous suggèrent que le bien et le mal ne peuvent être réellement définis dans une dynamique manichéenne.

      L’autre part d’ironie dans les deux oeuvres vient de la fausse incrédulité de certains personnages machiavéliques : Rebecca Sharp apparaît comme la sage petite fille modèle et innocente venant d’un milieu pauvre dans Vanity Fair, tout comme Dan Humphrey dans Gossip Girl. Mais en cela, nous pourrions également la rapprocher de Blair.

En effet, malgré ses coups montés et ses attitudes ingrates à l’égard de ses amis et de ses ennemis, Blair se rend régulièrement à l’église pour confesser et implorer le pardon. Mais jamais dans l’espoir d’une totale rédemption, seulement dans l’attente d’être assurée qu’elle n’est pas foncièrement mauvaise, et que si un péché lui est pardonné, elle pourra peut-être, finalement, en commettre un peu plus.

      L’ironie tient aussi en la manipulation des personnages qui en fait tirent les ficelles et jouent aux marionnettes avec les autres : Rebecca mènent souvent ses amants sur de fausses pistes et les liguent les uns contre les autres pour obtenir ce qu’elle souhaite, de l’argent et un nom.

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Dan Humphrey (Gossip Girl, Saison 1, épisode 1)

Quant à Dan, l’expression tirer les ficelles, ou plutôt tirer sa toile, lui va comme un gant : l’anonymat de Gossip Girl lui confère un pouvoir immense et lui permet de contrôler son monde à sa manière.

      La sociabilité a-t-elle réellement changé depuis 1775 ? Son modèle : pas forcément, son contexte et ses moyens/techniques : oui, indéniablement. Mais à y réfléchir, les bals masqués, les grands salons, la circulation d’informations et de ragots dans les sphères publiques, l’hypocrisie de la sphère privée et les désirs d’ascencion malsains qui construisaient la sociabilité de l’époque de Vanity Fair obtiennent un écho – pas si étonnant que cela – dans Gossip Girl. La série nous offre la vision d’une société mondaine où petits fours, mondanités et bonnes – fausses – manières sont toujours de mise, aujourd’hui.

             

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