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Great Apes de Will Self : l’inversion des mondes, et si nous étions des animaux ?

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Avec Great Apes qu’il a publié en 1997, Will Self signe un roman satirique contemporain et décalé qui nous plonge dans la tête d’un homme complètement dérangé. Au-delà des impacts collatéraux d’une beuverie un peu trop forte et bien lourde d’un homme qui voit son destin basculer au lendemain de cette soirée bien arrosée, Great Apes nous propose une vision de l’humain dans un monde contemporain, où cette notion devient de plus en plus floue et  même indéfinissable.

Le roman s’ouvre sur un prologue pour le moins intriguant : l’auteur n’oublie pas de nous rappeler que nous, les hommes, ou plutôt « nous les singes », partageons 98% de notre patrimoine génétique avec les hommes. A la lecture du résumé on sait tout de suite de quoi il en retourne et le prologue nous confirme la vision déformée que le roman va nous offrir : celles des primates, qui sont supérieurs aux hommes. Le roman joue dès lors sur l’inversion et renverse alors la vision de l’altérité.

Le début nous plonge dans la confusion la plus totale car aucun indice nous est donné quant à la nature des personnages décrits et qui entrent en scène. Sont-ils des hommes, des humains au sens que nous entendons ? Sont-ce des primates doués d’une intelligence et d’une parole à notre image ? Les hommes sont-ils déjà des animaux à ce stade de roman ? Une impression de confusion renforcée par l’alternance entre deux mondes, deux points de vue, un chapitre sur deux au début : celui de Simon Dykes, peintre excentrique et quelque peu introverti, et celui d’une équipe de scientifiques dont un certain dénommé Zack Busner.

La confusion est d’autant plus grande que le vocabulaire utilisé dans les dialogues fait référence au monde animalier (canines par exemple). Mais le sujet de conversation des personnages est l’art : moyen d’expression typique de l’être humain qui révèle une conscience de la réalité. Tout ces éléments nous maintiennent donc dans le suspense et le doute qui ne tardent pas à se soulever au fur et à mesure des pages. Néanmoins, le roman se fait remarquer par son début assez atypique et déroutant.

A noter également que l’auteur met en avant l’obsession des personnages pour le corps de manière générale. Le corps de l’autre, le corps de soi, l’anatomie etc. Ce qui renforce totalement cette vision déformée dès le début et qui nous rend confus.

Ainsi, Will Self joue sur le phénomène de l’inversion et de la déréalisation typique des romans qui mettent en scène des visions déformées de l’humain que l’on nomme parfois le « post-humain »¹. Au lendemain d’une beuverie, Simon se réveille en ayant l’horrible impression de ne plus être à sa place dans son corps et dans son environnement. Il découvre alors l’horreur de sa transformation : il est devenu un primate, un singe, tout comme sa petite-amie Sarah pour qui, cela ne semble pas être dérangeant. Simon est alors suivi par un spécialiste, le Dr. Zack Busner pour une sorte de burn-out et une désillusion mentale. Simon se retrouve alors dans une société où tout a changé et où les singes ont pris l’ascendant, ou plutôt où ils ont toujours eu l’ascendant et les humains sont considérés comme des animaux, utilisés pour des expériences scientifiques et exposés dans des parcs zoologiques. La société fonctionne comme celle des humains en général mais il faut y ajouter toutes les coutumes et les rituels des singes : ils ne s’habillent pas, sauf cas exceptionnels, ils s’accouplent (on utilise le mot « mating » à plusieurs reprises dans le roman) en public sans que cela ne gêne qui que ce soit, ils sont polygame, et surtout bien qu’ils ne parlent pas et qu’ils ne possèdent pas la parole, ils sont capables de s’exprimer et de communiquer par la langue des signes (la langue des singes !) et ne comprennent pas les « vocalisations » de Simon qui continue à croire qu’il est humain.

Même la Théorie de l’évolution de Darwin est inversée et par conséquent celle de notre monde est remise en cause.

Dès lors, cette inversion a une influence sur l’écriture du roman puisque le langage se retrouve modifié : l’inversion se fait donc aussi à ce niveau. Au lieu de « parler » les singes « signent », au lieu d’être « silencieux » ou « sans voix », ils sont « sans signes » (« signless », « signlent »). Ils ne discutent pas mais « gesticulent ».

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La Planète des Singes – 1968

Le roman fait également plusieurs fois référence aux films cultes de La Planète des Singes (Planet of the Apes) qui dans le monde inversé de l’histoire est devenu « Planet of the Humans »:

« It was, Busner infurred, a frame from Planet of the Humans. He had watched all four films in the science fiction series with Simon already, observing the chimp’s reaction to this inverted world, that must by rights conform to his fantastic recollections. But they’d hardly made any impression. Simon signed only that the make-up used to create the ‘humans’ was risibly inauthentic. ‘Humans have mobile,  »euch-euch » expressive muzzles – these travesties are stiff and rigid, you can see where they’ve used a prosthesis. And anyway, as I keep  »euch-euch » pointing out to you, Dr Busner – humans gesticulate with their voices, not their hands. Why wasn’t the writer of this beta feature more imaginative,  »huuu »?’  »

(Will Self, Great Apes, Bloomsbury Publishing, 1997, p. 349).

Planet of the Apes - 2001
Planet of the Apes – 2001

Le lecteur suit alors le point de vue du personnage principal dans son évolution mentale : en effet, Simon est convaincu d’être un humain et les médecins autour de lui tentent de l’aider à grandir et à devenir un « singe » dans sa tête. Une évolution qui suit une forte dichotomie entre le corps et l’esprit et remet fortement en question la définition de l’humain : se définit-il par son intériorité ou par son enveloppe biologique uniquement ? Ici, l’inversion de l’altérité nous pousse à poser cette question et à réfléchir à cette définition qui reste ouverte à de multiples changements. Le lecteur, au moment de l’inversion de la chaîne des espèces, se retrouve dans une situation d’entre-deux et ne sait plus s’il doit s’identifier à Simon ou non. Le lecteur, vraisemblablement humain – sauf si nous ne sommes pas au courant que loin de nous des singes vivent comme des humains… – voit l’humain exploité et rendu inférieur par les singes, animalisé même. On ne peut donc s’identifier aux humains de ce monde. En revanche, le lecteur ne peut non plus s’identifier aux singes qui, malgré une conscience et une capacité incroyable à s’exprimer et à construire des réflexions, ne font toujours pas partie de la même sphère que le lecteur. Comme nous, le personnage de Simon se situe entre deux : il est humain dans son intériorité puisqu’il pense avec des mots, marche droit et lentement et se souvient d’une vie humaine avec des références cognitives différentes que celles des singes qu’il côtoie, mais il est un singe à travers son apparence physique. Le lecteur est alors amené à compatir à la situation de Simon plutôt qu’à s’y identifier. En effet, pour le lecteur, un monde où l’humain n’est plus ce qu’il est et où les singes deviennent les descendants de l’humain plutôt que l’inverse, est inimaginable ! On se sent automatiquement proches de Simon dans le rejet qu’il exprime de ce nouveau monde.

Ce qui déroute encore plus le lecteur, c’est bien entendu la construction d’une société primate qui fonctionne comme notre société humaine : ils ont des religions, ont connu des guerres, ont différentes nationalités, font des différences entre les espèces de primates comme il existe différentes couleurs de peau.

Le roman prend donc des allures de bildungsroman dans la mesure où Simon suit un apprentissage : il apprend à devenir un singe, à s’acclimater à cette société. Quelque part, on peut le voir comme un noble sauvage, mais aussi comme un être tout juste né. Il s’agit là d’une seconde naissance, puisque sa vision de sa propre origine bascule tout à coup du jour au lendemain. Cela nous mène à avancer que ce qui construit l’humain et ce qui construit notre identité, c’est bel et bien notre conscience de et nos connaissances sur notre origine.

Will Self, un habitué des romans d’anticipation et de spéculation, marque son intrigue et son écriture d’une forte visée satirique. Ce mode de l’inversion et de la déréalisation cognitive, de l’étrangeté, nous en dit en fait beaucoup sur notre société. La fin du roman est assez symptomatique de cela : on peut dès lors l’entrevoir comme un reflet ou un avertissement sur la société contemporaine au roman, mais qui peut toujours fonctionner aujourd’hui. Le retour des humains à la vie sauvage dans des réserves africaines nous rappellent par exemple le même procédé avec les animaux sauvages. L’anthropomorphisme des singes et la primatomorphose (mot qui n’existe pas mais que nous inventons ici en suivant le principe d’inversion de Self) des humains englobent le roman dans un questionnement sur l’humain mais aussi sur le fonctionnement d’une société et ses coutumes, puis sur le statut et les droits des animaux. La dimension satirique apparaît plus clairement à la fin du roman où l’on a alors l’impression d’avoir été berné par les singes et l’auteur du roman. L’attention particulière prêtée à l’art et à l’écriture dans l’histoire de Great Apes font de ce roman une forme de mise en abyme et propose alors une réflexion sur la narration et l’écriture et la fonction d’un roman.

Great Apes est brillamment écrit d’un point de vue animal et humain à la fois. L’auteur a su créer un monde inversé, un autre monde avec des modes de pensée différents et nous plonge dans une réflexion sur la construction de l’identité et de l’humanité qui rend notre lecture confuse, dérangeante, perturbante et parfois, comique.

¹ Le terme post-humain fait référence à une représentation de l’humain dans une nouvelle forme, une continuité plus qu’une rupture, à l’évolution de l’humain par des moyens relevant de la bio-génétique ou de la technologie, la cybernétique notamment.

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